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Affichage sur écran et travail en 16 bits par couche

Volker Gilbert
27 février 2008

QUESTION :
A des fins d’archivage, je numérise mes négatifs noir et blanc et couleur en mode 16 bits par couche. Bien que Photoshop sache traiter des fichiers 16 bits, mon écran utilise uniquement 8 bits/couleur (16 millions de couleurs ou 32 bits) pour les afficher. Compte tenu de cette perte d’informations, y a-t-il une réelle utilité à travailler en 16 bits ?

Lightroom, gestion des couleurs et profils ICC

Jean Delmas
29 novembre 2007

QUESTION :

Etant photographe amateur passionné, je me pose souvent la question quant au choix des espaces de travail d’entrée et sortie, dans Lightroom et Photoshop. Je calibre mes moniteurs depuis un peu plus d’un an, mais différents événements, comme l’achat de mon premier appareil reflex numérique et celui d’un bon écran, m’incitent à m’interroger sur la gestion des couleurs.
Lors de mes photos de soirées ou mes reportages je photographie en JPEG (sRGB) et le résultat convient à tout le monde. Mais il m’arrive de faire des photos dans un studio, puis de les retoucher – et dans ce cas je ne sais plus que choisir.
Bien que mes photos soient parfois publiées dans le périodique de mon école (dont le tirage varie entre 1000 à 1500 exemplaires), je n’en tire que peu ; elles sont principalement destinées à un affichage sur écran. L’espace de travail sRGB s’impose donc, toutefois certains conseillent de rester tout de même en Adobe jusqu‘à la conversion finale.
Je souhaite vraiment m’approcher des couleurs de Martin Parr ou Ken Rockwell quand je le désirerai (en tirage comme sur le Web).

Plus je me documente, plus je me sens perdu : les auteurs des Cahiers d’exercices Photoshop ainsi que Christophe Métairie et Arnaud Frich conseillent l’utilisation de l’espace Adobe 98 en tant qu’espace de travail, mais Ken Rockwell arrive à obtenir de magnifiques couleurs avec son appareil compact numérique (meilleures que sur son 5D…), tout en prônant l’utilisation de l’espace sRVB.

Pour résumer, voici mes principales interrogations :
• Quel espace choisir sur mon appareil ou en sortie de Lightroom et surtout dans quel espace travailler sous Photoshop ? Le gamut de mon écran est très proche du sRGB : les couleurs de l’Adobe 98 qui ne pourront être affichées me gênent – je viens d’acheter mon écran et je n’ai pas pris d‘écran à gamut étendu, en me disant que nombre de photographes professionnels n’utilisent pas ce type d‘écran tout en publiant de magnifiques photos.
• Si vous me conseillez un espace plus large que le sRGB, les couleurs qui ne seront pas affichées pourront-elles se révéler pénalisantes, et dans quels cas ?
• Si vous me conseillez de rester en sRGB pourquoi est-ce que les photographes confirmés travaillent tous au moins en Adobe 98 (savez-vous doser la saturation d’une couleur qui n’est pas affichée par le gamut de votre écran avec un peu de pratique) ?
• Photoshop tient-il compte du profil de l‘écran quand il affiche une image à l’espace plus étendu pour faire correspondre les couleurs grâce à une conversion relative ou perceptive ?
• Enfin, je me suis progressivement équipé de matériel de bonne qualité (comme ma sonde Monaco Optix DTP94) et je n’ai vraiment pas envie d’avoir fait cet effort financier pour sous-utiliser ce matériel – le delta E de mon écran est proche d’une valeur 1…

REPONSE :
Voici quelques commentaires dont j’espère qu’ils vous éclaireront.

Le préambule à vos questions met en lumière deux approches potentiellement contradictoires : celle de la gestion des couleurs, dont l’ambition est d’accorder les appareils sur l’étalon colorimétrique du monde réel, et celle de l’artiste qui n’a pour seul objectif que de réaliser sa vision personnelle. Le travail à la fois documentaire et pictural de Martin Parr, ainsi que les méthodes de Ken Rockwell trouvent leurs vérités, non pas dans le respect des couleurs de la nature tel que le préconise l’ICC, mais dans des choix esthétiques vigoureux et personnels. Rockwell, par exemple, explique comment, pour obtenir de « belles couleurs », il faut faire des prises de vue quand tout le monde dort encore (à l’aube) et quand tout le monde est en train de dîner (au crépuscule). Il identifie même les deux fenêtres idéales de déclenchement comme étant les demi-heures qui encadrent le lever et le coucher du soleil… Oublions ensuite la balance des blancs !

Un point de vue créatif peut, si ça lui est utile, s’affranchir de toute gestion des couleurs. Les drôles d’images produites jadis par les Polaroïd ou les JPEG tirés aujourd’hui d’appareils compacts et définis dans sRGB après de lourds travaux internes « d’amélioration » peuvent tout à fait servir une intention créatrice. Avec de telles photographies, nous troquons la plomberie de la gestion des couleurs contre la palette numérique d’une création plastique. Nous verrons cependant, à la fin de ma réponse, que, même chez un artiste sans intention de gestion des couleurs, la technologie ICC peut être utile…

Quel espace de travail en sortie de Lightroom pour corriger dans Photoshop ? Du point de vue de la gestion des couleurs ICC, l’espace de travail utilisé pour optimiser-corriger une image doit être assez vaste pour englober les espaces colorimétriques des différents maillons de la chaîne photographique. Pour les écrans et les imprimantes, c’est assez facile, mais pour un appareil de prise de vue, ça l’est moins car le gamut d’un APN moderne est très vaste.

Ainsi, l’espace optimal préconisé désormais par Adobe en sortie de Lightroom vers Photoshop est l’énorme ProPhoto RGB. Avec un tel espace de travail, dont le gamut excède celui des APN et des scanners, toutes les nuances saisies par les capteurs sont conservées. Selon Adobe (et Kodak, qui est son inventeur), ProPhoto RGB maintient le nombre de nuances capturées ce qui préserve l’avenir et permet d’éviter l’apparition d’artefacts lors des traitements d’optimisation ou de conversion. Quant aux couleurs non imprimables ni affichables sur un écran, elles contribuent à la structure des images et leur conservation les rend moins sensibles que les images lacunaires aux dégradations qui surviennent lors de leur optimisation, par exemple dans les zones de dégradés ou de transition.

Les contreparties de cette politique maximaliste sont bien connues. La résolution tonale de 16 bits par composante, exigée par un espace à large gamut, double la taille des fichiers, alourdit les traitements et conduit à des postes de travail plus coûteux : processeurs de course, disques Raptor… L’adoption d’Adobe RGB (1998), bien que déconseillée par Adobe elle-même en sortie de Lightroom, demeure pourtant une solution tout à fait honorable, surtout si on prend la précaution d’archiver les fichiers RAW qui pourront ainsi faire l’objet ultérieurement, si nécessaire, d’un nouveau développement dans un espace à gamut plus étendu. En revanche, je vous déconseille l’adoption de sRGB comme espace de travail. Toute conversion de l’espace de votre APN (qui est large) vers sRGB diminuera sévèrement le nombre des couleurs de votre image en écrêtant de nombreuses nuances, y compris des nuances parfaitement imprimables sur une imprimante à jet d’encre moderne ou des nuances qui seraient passées dans le gamut sRGB au cours de leur optimisation. Si donc vous voulez produire des images sRGB, par exemple pour publication sur le Web, optimisez-les dans un espace plus vaste (Adobe RGB (1998), voire ProPhoto RGB) puis convertissez-les en sRGB en fin de flux.

Venons en maintenant à l’usage de l’écran pour piloter l’optimisation d’une image. Oui, Photoshop affiche les images en tenant compte du profil d’affichage par défaut déclaré comme tel dans le système d’exploitation. Mais, bien que les profils ICC V.4 permettent théoriquement d’appliquer n’importe lequel des quatre modes de rendu, c’est pratiquement toujours le mode Colorimétrie relative qui est employé. Il n’y a donc aucun moyen de conserver à l’écran le nombre de nuances de l’image originale, comme le ferait le mode de rendu Perception.

Si vous voulez piloter l’optimisation de vos images en vous limitant aux capacités de l’imprimante sur lesquelles elles seront produites, vous pouvez utiliser la fonction d’épreuvage sur écran de Photoshop. En appliquant cette option, Photoshop affiche une simulation de la future page imprimée qui tient compte de l’espace dans lequel est définie l’image, du profil d’affichage, du profil de l’imprimante que l’on cherche à simuler et du mode de rendu qu’on à l’intention d’appliquer à l’impression. Même dans ce cas, vous voyez que le calibrage de l’écran est indispensable. Vous possédez un colorimètre X-RITE DTP94, bravo ! C’est l’un des meilleurs, voire le meilleur, bien qu’il ne soit plus commercialisé aujourd’hui, sauf par Integrated Color Corp qui a eu la bonne idée d’acheter un stock X-RITE…

Rappelons pour finir que, même dans une situation de création plastique « hors norme ICC », la gestion des couleurs peut garder son utilité. Supposons par exemple qu’un artiste, mû par des intentions colorimétriques sans rapport avec la « vérité ICC », crée ses images sur une imprimante dont il aura gauchi le comportement en adoptant des encres et/ou un support exotiques. Eh bien, pourvu que son écran et son imprimante soient calibrés, la gestion des couleurs lui permettra de piloter son travail sur son écran d’épreuvage qui simulera l’impression finale.

Jean Delmas

Jean Delmas est l’auteur de l’ouvrage de référence La gestion des couleurs pour les photographes, dont la deuxième édition, entièrement révisée, vient de paraitre.

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