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Meyer-Görlitz : quand le “Made in Germany” devient une imposture

Depuis toujours, l’industrie optique d’outre-Rhin jouit d’une réputation enviable. La simple mention des marques Leica, Zeiss et Schneider-Kreuznach fait briller les jeux de nombreux photographes professionnels et amateurs pour lesquels un objectif conçu et fabriqué en Allemagne représente le summum en matière de finition mécanique et prouesse optique. Il n’est donc guère étonnant qu’un distributeur allemand cherche à faire revivre la marque Meyer-Görlitz, disparue suite à la réunification des deux Allemagne.

Fondée par l’opticien Hugo Meyer et le commercial Heinrich Schätze, la Optisch-Mechanische Industrie-Anstalt Hugo Meyer & Co voit le jour en 1896 et introduit par la suite des objectifs innovateurs : l’Aristostigmat (1900), le Weitwinkel-Aristostigmat (1911) et, grâce à une collaboration avec Paul Rudolph, par ailleurs créateur des objectifs Zeiss Protar, Planar et Tessar, le Plasmat qui est alors l’optique la plus lumineuse de l’époque. Les objectifs Primoplan et Telemegor contribuent, eux aussi, à la réussite économique d’une entreprise qui produit jusqu’à 100 000 objectifs par an avant de devenir un fournisseur de la Wehrmacht pendant la Seconde Guerre mondiale.

Après la guerre, l’entreprise privée est transformée en entreprise populaire (VEB Feinoptisches Werk Görlitz) et intègre vingt années plus tard une entité plus grande (Kombinat VEB Pentacon), engloutie à son tour par le puissant combinat VEB Carl Zeiss Jena. Pendant les années 1950 et 1960, Meyer-Görlitz continue à estampiller son nom sur des objectifs relativement simples, mais de bonnes qualités. Ensuite, les mêmes objectifs arborent le nom Pentacon et finissent leur carrière à l’ombre d’une marque plus prestigieuse, Carl Zeiss Jena. La réunification précipite les combinats est-allemands dans la tourmente et la nouvelle société Meyer-Optik, fondée une année plus tôt, disparait dès 1991.

Objectif Meyer-Optik Görlitz Somnium 1,5/50 mm

La société Globell, par ailleurs distributeur de logiciels (Datacolor, ACDSee, DxO oder Unified Color), trépieds en bois et sacs photo, annonce fin 2014 le revival de la marque et la sortie des deux premiers objectifs, Meyer Optik Görlitz 1,4/85 mm Somnium et Meyer Optik Görlitz 1,8/80 mm Figmentum. La gamme actuelle comprend cinq objectifs, un sixième étant annoncé pour juin 2015. À première vue, on ne peut que de se réjouir de la naissance d’une nouvelle gamme d’optiques à opération entièrement manuelle. Mais en regardant de près, le label « Made in Germany » des objectifs Meyer-Görlitz semble usurpé. Si les deux premiers prototypes avaient sans doute une conception optique et mécanique inédite, ce n’est pas malheureusement plus le cas des objectifs réellement sortis : le Somnium 1,5/85 mm est une copie conforme du Zenith Helios 40-2 85 mm f/1, 5 II alors que le Figmentum 2/85 mm semble directement issu de l’usine de l’opticien chinois Zhong Yi puisqu’il possède les mêmes caractéristiques que le Zhong Yi Mitakon Creator 2/85 mm, y compris pour l’irrégularité des gravures de la bague de diaphragme. Quant au Figmentum 2/35 mm, il s’agit d’une copie relookée du Zhong Yi Mitakon Creator 2/35 mm bien que la formule optique (9 éléments en 7 groupes au lieu de 6 éléments en 6 groupes pour le Creator) semble indiquer le contraire. Plus fort encore, Globell annonce deux nouveaux modèles pour appareils hybrides, Nocturnus 0,95/35 mm et Nocturnus 0,95/50 mm qui ressemblent, aux imperfections près, aux optiques chinoises Mitakon Speedmaster 0,95/35 et 0,95/50 mm. Pas grave, dites-vous ? Si le distributeur allemand précise que les objectifs Meyer-Görlitz sont assemblés en Allemagne à partir de composants optiques et mécaniques achetés sur le marché mondial et testés suivant des procédures très strictes, je ne pense pas que le travail effectué en Allemagne (s’il y en a vraiment) puisse justifier des tarifs entre deux et trois plus importants que ceux demandés pour les originaux.  D’autant plus qu’aucun de ces objectifs ne possède de quoi communiquer avec le boitier, si ce n’est que pour confirmer la mise au point. Bref, mieux vaut investir dans un objectif Zeiss (made in Japan), Voigtländer (made in Japan), Samyang (made in Korea), Zenith (made in Russia) ou Mitakon (made in China) pour gouter aux joies de la mise au point manuelle. Ou attendre la sortie du « monstre de bokeh » Meyer-Görlitz Trioplan 2,8/100 mm, attendu pour le mois de juin et autrement plus « original »…

2 commentaires “Meyer-Görlitz : quand le “Made in Germany” devient une imposture

    • C’est exact. Mais contrairement aux objectifs Meyer-Görlitz, la provenance des produits Zeiss (made in Japan) est clairement affichée !

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